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MILLE-PEAUX


        Les faibles accords du piano avaient des accents sinistres. Ils s'harmonisaient étrangement avec le brouhaha de la salle. Mais probablement n'était-ce là que fantaisie de son cerveau quelque peu surmené.
        Cyrielle se sentait sale au milieu de tout ces gens. Elle avait pourtant tout fait pour se retrouver parmi eux. Mais voilà, comme toujours elle avait fini par s'en lasser.
        Sans prévenir, elle hurla une note importune au coeur de cette cacophonie insupportable. Cette fausse note interrompit aussi sec le concert de potins du monde et autres jacasseries de bonnes femmes désoeuvrées, comme la volée de plomb fait choir une insouciante et grassouillette tourterelle en plein vol, la précipitant vers une terre dure et humide, souillée des bassesses de ce monde.
        Et les visages appartenant à ce monde-là se tournèrent par dizaines. Quant à elle, elle en vit des millions, sans pouvoir admettre qu'autant de paires d'yeux eussent pu tenir dans une aussi petite pièce. Mais comme elle pensait que ces gens-là avaient l'esprit étroit...
        Elle aurait du se sentir comme un énorme animal écrasé par des tonnes de papillons, animal d'ordinaire si léger. Seulement le papillon c'était elle.
        Il régnait à présent le silence qui flotte une heure après le crash d'un avion en haute montagne sous une atmosphère lourde et dense. On pouvait presque entendre le vent siffler entre les trous dans la carlingue, enfonçant partout ses aiguilles glaciales. Cyrielle ferma les yeux avec grâce et les gorges des femmes engoncées dans leurs robes de satin blanc se gonflèrent d'injures retenues et presque polies envers cette jeune fille si inconvenante. Et d'ailleurs qui était-elle ?
        Quelque chose se vida de la pièce et laissa à nouveau toute la place aux interminables bavardages. Mais à présent, encerclée par les chuchotements, Cyrielle se sentait mieux. Au moins savait-elle maintenant qui était le sujet de ces bavardages futiles, sans aucun doute possible. Elle rouvrit les yeux pour se rendre compte que son dégoût ne s'était pas évanoui avec son cri. Elle devina une silhouette sombre s'approcher pesamment d'elle, mais elle n'esquissa aucun mouvement.
        "Cyrielle mais qu'est-ce qui se p..."
        Elle rejeta avec brusquerie la main secourable et détourna le regard loin de ce... cet homme. Comme il la contournait elle fit volte-face pour lui tourner encore le dos, les poing serrés et les bras le long du corps. Elle crispa encore les poings, comme pour y retenir sa rage. Devant elle, le groom, ou elle ne savait quelle sorte d'employé de cette sorte de gens, poussait dans une petite pelle blanche les débris du verre de champagne qu'elle avait laissé tomber.
        L'homme tenta à nouveau de l'approcher en posant délicatement sa main sur son avant-bras et lui chuchota quelque chose qu'elle n'écouta pas. Lorsqu'il eut fini, elle se tourna face à lui avec détermination. Il eut d'abord un mouvement de recul, certain qu'elle allait le gifler, le regard inquiet. Elle figea son regard dans celui de l'homme en saisissant d'un geste ferme un bord du décolleté de la robe qu'il lui avait offert, et elle tira de toutes ses forces. Une grimace froide traversa son visage et l'étoffe précieuse céda avec un craquement qui horrifia visiblement l'homme. Elle tira encore, sèchement, en pinçant ses lèvres jusqu'à les bleuir, et la vision qu'offrit son corps dénudé provoqua l'indignation générale. L'homme resta figé dans l'horreur et ne tenta rien lorsqu'elle entreprit de s'enfuir en marchant sur les lambeaux de la robe qui la faisaient trébucher à chaque pas.
        Elle attendit d'être dehors, hors de vue, dans la nuit, pour laisser ses larmes se mêler à la pluie qui commençait à la tremper. Elle se réfugia sous un bosquet, dans le parc de la propriété, assez loin pour ne plus entendre ce maudit piano. Et elle se mit à sangloter, espérant que personne ne l'avait suivie jusque là. De rage elle mordait cette robe de satin qu'elle avait pressée contre sa peau, seulement quelques jours auparavant, submergée de joie. Les larmes chaudes dessinaient le contour de ses joues, et les sanglots soulevaient sa poitrine avec irrégularité. Bientôt elle sentit d'autres gouttes couler le long de son cou et de sa nuque, chatouiller ses épaules et glisser dans son dos, s'immiscer entre ses seins et pénétrer sa peau.
        A présent elle ne pensait plus à rien, seulement soucieuse d'oublier. Tout en elle oubliait. Elle s'abandonna entièrement aux caresses de la pluie qui prenait possession de son corps. Elle s'allongea dans le gazon fraîchement tondu de la pelouse immense et se débarrassa de la robe.
        Au matin on ne retrouverait que cette dernière.


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