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MATIERE GRISE


Première partie


        Moss n'était plus le même depuis son accident. II contemplait le monde par sa fenêtre avec une certaine pitié pour celui-ci. Il s'était lui-même condamné à ce destin et se disait souvent que tout cela était préférable.
        II y avait bien longtemps que plus aucun trolley ne passait dans sa rue, et les fientes d'oiseaux en recouvraient les câbles inutiles. Les voitures circulaient sur quatre hauteurs dans l'étroite rue. Les passants glissaient sur leurs planches aériennes, sortes de tapis volants modernes, tandis que les derniers rares piétons se partageaient un double résidu de trottoirs exigus, souillés par les déjections animales.
        L'idée de se plonger de nouveau dans ce marasme l'emplissait d'horreur. Il porta encore une fois un regard incrédule vers son moniteur de contrôle qui était totalement brouillé.
        Même à travers le double vitrage renforcé, il percevait nettement l'odeur âcre provoquée par les moteurs thermiques des innombrables voitures.
        Tout allait alors si vite que Moss n'en était que plus atténé par son handicap qui l'avait rendu incapable de descendre les trois étages de son immeuble en moins de cinq minutes.
        Moss faisait partie de ces gens pour qui la société n'avait plus une seconde à consacrer, occupée qu'elle l'était à développer ses industries nouvelles. Il percevait une ridicule pension d'indemnité et c'était tout. Il avait même perdu - presque aussitôt après l'avoir acquise - son infirmière à domicile. I1 n'était pas loin d'être totalement isolé.
        En fait, jusqu'à la veille au soir, il n'en voulait pas encore trop à l'ensemble du monde: les équipements électroniques qui étaient installés chez chacun permettait de conserver un lien avec le monde extérieur. Chaque personne agée ou chaque handicapé pouvait - théoriquement - faire appel à des secours avec une grande rapidité à l'aide de toutes sortes de dispositifs d'alarmes. Quand ils ne tombaient pas en panne...
        La Robson Corp - la principale compagnie publique d'électronique à domicile - était bien trop préoccupée par le rendement de son réseau pour prendre le temps d'en vérifier la fiabilité des composants. Et tout un chacun était dépendant de ce systême. On faisait ses courses par correspondance, les formulaires administratifs se remplissaient désormais par l'intermédiaire de ce réseau... Même les transactions internationales commençaient à l'employer.
        Et pourtant, Moss ne s'était jamais senti aussi isolé et ignoré qu'à l'époque où tout le monde était en lien avec tout le monde...
        Enfin, il émergea dans la rue à l'atmosphère saturée de gaz. On disait qu'ils n'étaient pas toxiques. Mais ils puaient.
        Moss s'appuya contre le mur de l'immeuble afin de trouver son équilibre. Sa jambe gauche ne le soutenait plus guère. On peut certes s'habituer à un handicap comme on s'habitue à vivre avec une blessure morale, mais dans un cas comme dans l'autre les séquelles sont un boulet à trainer. Moss tramait son boulet depuis maintenant cinq ans. Cinq ans à méditer le fruit de son inconscience et cinq ans à le maudire. Pourtant, dans ce laps de temps, il avait appris à apprécier certains côtés de son handicap. Comme ce privilège qu'il avait acquis de vivre à l'écart d'un monde devenu méprisable à ses yeux. A longueur de journée, il lisait. Il lisait tout ce qui passait à sa portée: de vieux livres de papier et des écrits électroniques sur son moniteur. Il avait pris l'habitude de considérer l'ensemble des "gens" comme véritablement incultes et inconscients.
        Maintenant personne ne l'aidait à se mouvoir, péniblement, le long du mur de l'immeuble. Il en était presque heureux. Les quelques irréductibles piétons qui passaient par là ne valaient pas mieux que les autres. Ils l'ignoraient.
        Quelle distance le séparait de l'administration centrale déjà ? Quelques deux cents ou trois cents mètres environ. Il n'avait, en cinq ans, effectué ce trajet qu'une seule fois, seul, et, à l'époque, on avait daigné le reconduire chez lui en voiture; cela au prix de quelques protestations élémentaires. En serait-il de même aujourd'hui ?
        Moss ne devait que rarement affronter toute la réalité de son handicap et cela l'amena à se remémorer les circonstances de son accident, cinq ans plus tôt.
        Tandis qu'il se glissait le long du mur, il se rapella la violence de l'impact. Il avait commis l'imprudence, lors d'un pari revenchard, de conduire une automobile terrestre en pleine ville. A cette époque déjà, personne n'aurait imaginé tomber nez à nez avec l'un de ces véhicules archaïques, et, dans la nuit profonde de la banlieue, il avait du virer un peu trop brusquement dans une artère réservée aux transport urbain. Le tramway, arrimé à ses rails, n'avait même pas eu le temps de freiner et les deux véhicules s'étaient heurtés de plein fouet dans un éclair bleu étincelant lorsque le moteur électrique du tramway explosa. La vieille voiture à la carosserie oxydée que conduisait Moss avait fait un impressionnant vol plané plein d'une grâce qui avait dû être terrifiante, et elle était allé heurter un bâtiment voisin, encastrée dans le mur.
        Moss était en mille morceaux et avait été entre la vie et la mort durant de longues heures. I1 avait eu la chance de s'en tirer avec seulement une jambe paralysée tant elle était abîmée. mais sa colonne vertébrale était, pour ainsi dire, intacte. Dans l'accident il avait toutefois perdu ses amis casse-cou. Ceux-ci, de peur des représailles - du fait de leur responsabilité dans l'accident - mais surtout à cause de leurs relations tendues avec les autorités policières, n'avait plus donné signe de vie. Mais Moss soupçonnait surtout le dégoût que devait leur inspirer quelqu'un qui ne pouvait même plus se livrer à une bagarre contre les autres bandes de la ville. Il les détestait de l'avoir laché.
        Depuis, il ne pouvait plus marcher, et inutile de parler de courir ou de continuer à se livrer aux activités de sa bande. C'était probablement mieux comme ça en définitive.
        Mais, aujourd'hui. le chemin qu'il empruntait ne présentait aucun danger. Les rues qu'il avait à traverser n'était plus utilisées que par quelques cyclistes devenus pratiquement inexistants. Ses pensées l'avaient accompagné jusqu'aux portes de l'administration centrale: ce grand bâtiment de verre et de métal comme il s'en faisait de plus en plus aujourd'hui.
        Il était grand temps de regretter de s'être fait volé sa béquille, il y avait déjà longtemps de ça, dans un aéroport. La porte à tambour ne le ménagea pas, et c'est face contre terre qu'il pénétra dans l'enceinte du sinistre bâtiment aux dimensions cyclopéennes. Il se releva avec peine. Personne ne vint l'aider, vu que personne ne l'avait remarqué, ce qui lui épargna une humiliation supplémentaire. Il se porta avec peine, tremblant de tout son corps, jusqu'à un mur qui puisse le soutenir, sur le côté du hall clinquant. Le dallage sombre et luxueux rapellait au moindre visiteur - s'il en était besoin - la toute puissance de l'administration. A l'autre bout du gigantesque hall circulaire se trouvaient les guichets parés d'une devanture de verre légèrement fumé. Ils lui paraissaient lointain de l'autre côté de cette arène dans laquelle il se sentait comme un prisonnier blessé et jeté aux lions. Il n'y avait absolument personne d'autre que lui dans le hall dont le sol reflétait la lumière diffusée par de grands panneaux disposés au plafond. Une clarté diffuse donnait aux lieux une étrange profondeur. Le long du mur qui contournait l'espace vierge rampait une froide barre d'acier horizontale. Il l'empoigna et s'en aida pour progresser vers les guichets. Il était content d'avoir un prétexte pour éviter de traverser la mer inquiétante de dalles qui menait d'un bord à l'autre.
        Les guichets disposés en arc-de-cercle semblaient l'attendre avec patience de leur oeil aveugle et dur. La rampe bien fixée ne vibrait pas sous ses mains et il parvint devant le premier guichet. Un coup d'oeil à l'intérieur le convainquit qu'il fut vide. Il se hissa au niveau du deuxième. Vide également. Ainsi que le suivant. Et celui d'après de même.
        Il jeta un regard derrière lui, pour vérifier qu'il était bien seul, et la lumière extérieure qui jouait sur le sol l'éblouit et laissa une marque verte dans son champ de vision. I1 détourna le regard et le reporta sur le guichet suivant. Il y décela un mouvement, une présence. Le silence était oppressant. Moss n'avait pas le souvenir d'un lieu aussi sinistre. La vie intelligente pouvait très bien avoir quitté cette place. Moss avait la sensation d'évoluer à l'intérieur de l'un de ces univers virtuels informatiques et mathématiques dépouillés et dénués de toute vie. Un monde froid et robotique, contrôlé non par la nature mais par l'âme obtue d'une machine.
        Il s'avança mais le guichet lui apparut vide. Il avait pourtant bien cru apercevoir quelqu'un à l'intérieur de la cabine. Pendant un instant, Moss sentit son âme basculer dans l'irréel. Le monde avait-il changé au point de perdre jusqu'à l'apparence de l'humanité ?
        Mais il rétablit le cours de sa raison, un instant court-circuitée, et avança encore le long des guichets. Une fois au bout des vingt-et-un numéros i1 n'avait toujours vu personne. Voyons. on était mardi, un jour comme les autres. La télévision n'annonçait ni catastrophe naturelle ni guerre civile, rien que l'ennuyeuse routine des débats politiques stériles et la capture du dernier sérial-killer en date. Au dehors la circulation était tout à fait normale et l'expression des gens dénotait toujours autant leur ignorance et leur désintérêt pour la vie véritable. Rien d'alarmant donc.
        Qu'est-ce qui ne marchait pas dans la plus importante administration du pays ?


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